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A ses débuts, Delon n’aimait pas son physique, qu’il trouvait trop « minet », pas assez viril. Le titre de son premier film était pourtant prémonitoire : « Quand la femme s’en mêle ». Son pouvoir de séduction lui a ouvert toutes les portes d’une carrière cinématographique longue de soixante ans et jalonnée de films cultes.
Raymond et Robert Hakim, les producteurs de « Plein soleil », sont consternés. Le tournage commence dans moins d’un mois, le 3 août 1959, et voilà que les caprices d’un blanc-bec risquent de remettre en question toute la préparation du film ! Normalement, Alain Delon doit incarner le jeune et riche désoeuvré qui se fait assassiner après la première moitié du scénario. René Clément, le réalisateur, pense qu’il sera parfait, avec sa gueule d’ange, dans ce personnage de noceur désinvolte.
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Mais le quasi-débutant n’est pas d’accord. « Je suis désolé, dit-il avec un désarmant culot, mais ça ne m’intéresse pas. Le rôle que je veux, c’est l’autre. » Le problème, c’est que cet autre rôle, celui de l’assassin, certes plus développé et plus complexe, a déjà été attribué à Maurice Ronet, auréolé de son récent succès dans « Ascenseur pour l’échafaud ». « Vous n’êtes qu’un petit con ! s’énervent les frères Hakim. Ce rôle qu’on vous offre, vous devriez payer pour l’avoir. » Delon, buté, n’en démord pas : « Je n’en ai rien à foutre. Je ne veux pas le faire et je ne le ferai pas. »
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Pendant plusieurs heures, il va argumenter, tenter de démontrer qu’il sera bien plus plausible en gouape veule et cynique qu’en fils de famille écervelé. La discussion s’éternise sans avancer quand, soudain, une voix féminine s’élève, avec un fort accent slave : « Rrrené chérrri, le petit a rrraison. » Bella, l’épouse russe de René Clément, vient de trancher. Alain aura le rôle qu’il désire, celui de l’assassin.
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Depuis ses débuts à l’écran, les dames lui portent chance. « Toute ma carrière a été faite pour les femmes, par les femmes, avec les femmes », reconnaîtra-t-il volontiers. Longtemps, l’idée de se consacrer au cinéma ne l’avait même pas effleuré. Sa mère avait jadis rêvé de devenir actrice, avant de divorcer et de se remarier à un boucher-charcutier, et son père était gérant d’une petite salle à Bourg-la-Reine, le Régina. Mais Alain avait 4 ans quand ils se sont séparés ; grandi loin d’eux, il n’a guère subi leur influence. A 14 ans, en 1949, c’est le père d’un copain qui l’a fait jouer dans un petit film d’amateur en 8 mm, « Le rapt ». Il y tenait son tout premier rôle de malfrat et se faisait flinguer à la fin, comme cela allait lui arriver si souvent (très exactement vingt-sept fois) dans ses futurs longs-métrages... Pour lui, cela n’avait été qu’une expérience sans lendemain, un amusement vite oublié. C’est en Indochine, sous l’uniforme, qu’il avait trouvé – ou cru trouver – sa vraie voie, sa vraie vie. Mais on n’échappe pas si aisément au destin.
A son retour de l’armée, le hasard l’a conduit à Saint-Germain-des-Prés, où il a copiné avec Jean-Claude Brialy, Jean-Paul Belmondo, Claude Brasseur et toute une bande d’apprentis comédiens. Tous lui ont tenu le même discours : « Avec un physique comme le tien, tu devrais faire du cinéma. » Et puis, une nuit d’ivresse et de vague à l’âme, il a rencontré Brigitte Auber, dont il est devenu le petit ami. De sept ans son aînée, elle a une douzaine de films à son actif. Elle l’a persuadé de suivre les cours d’une pensionnaire de l’Odéon, Simone Jarnac, dont elle est une ancienne élève. Mais Alain n’y a pas cru. Il a très vite renoncé, au grand dam de son professeur qui, plus tard, témoignera de ses prédispositions pour l’art dramatique : « Dans la vie, déjà, il était très bon comédien. Bourré de vitalité, il avait la hargne. Il me disait souvent qu’il voulait en faire baver à toute l’humanité. J’avais remarqué qu’il aimait le milieu artistique, la vie facile. »
Plutôt que d’apprendre par coeur des tirades de Racine ou de Musset, en mai 1957, il se laisse entraîner par Jean-Claude Brialy au Festival de Cannes. Sans accréditation, les deux compères n’ont pas accès aux projections officielles. Ils ne peuvent donc pas voir « Sissi face à son destin », une bluette dont l’actrice principale, la jeune Allemande Romy Schneider, provoque des attroupements à chacune de ses apparitions sur la Croisette... Eux, pendant ce temps, traînent sur la plage et dans les boîtes de nuit. La beauté fracassante d’Alain n’y passe pas inaperçue ; un chasseur de nouveaux talents, Henry Willson, imprésario de Rock Hudson et proche collaborateur de David O. Selznick, le producteur d’« Autant en emporte le vent », le remarque au Whisky à gogo et lui propose d’aller tourner un bout d’essai à Cinecittà, en Italie, où Charles Vidor est en train de diriger « L’adieu aux armes ». Sitôt dit, sitôt fait. Le test est concluant : à la seule condition qu’il perfectionne préalablement son anglais, la Twentieth Century Fox lui offre un contrat de sept ans à Hollywood. Pour un fauché de son espèce, qui survit en faisant le garçon de café et en profitant des largesses de ses amoureuses, ce pourrait être le Pérou ! N’importe quel autre aspirant acteur aurait aussitôt accepté. Pas Alain qui, pas encore convaincu d’être fait pour cette profession, s’accorde un délai de réflexion sous le prétexte d’améliorer son anglais, comme on l’en a prié, avant de signer le fameux contrat.
Rentré à Paris, Brigitte Auber lui présente Michèle Cordoue, comédienne elle aussi. Coup de foudre. Elle a quatorze ans de plus que lui, elle lui prédit une grande carrière et elle est, de surcroît, l’épouse d’un réalisateur respecté et peu jaloux, Yves Allégret, l’ex-mari de Simone Signoret. « Il cherche quelqu’un au physique attrayant pour son prochain film, explique-t-elle à son protégé. Tu serais idéal pour le rôle. » Alain accepte d’aller voir le cinéaste, non sans réticence. Il accumule trop les conquêtes sentimentales pour ne pas être conscient de son pouvoir de séduction, mais il se trouve précisément trop mignon garçon, pas assez viril à son gré, et craint de se retrouver cantonné aux emplois de gentil bellâtre. Surtout, il redoute de ne pas être à la hauteur, de jouer faux. « Je ne savais rien faire, racontera-t-il. Allégret m’a regardé comme ça, et il m’a dit : “Ecoute-moi bien, Alain. Parle comme tu me parles, regarde comme tu me regardes, écoute comme tu m’écoutes. Ne joue pas, vis.” Ça a tout changé. Je lui dois ma carrière d’acteur. »
Jamais il n’oubliera la leçon : « Un comédien a fait le choix d’un métier et l’a appris dans une école. Un acteur, c’est un accident. C’est une personnalité forte mise au service de cinéma. Comme Gabin, qui venait du caf’conc’ ; comme Lino Ventura, qui venait du catch ; comme Burt Lancaster, qui venait du cirque ; comme moi, qui venais de l’armée. » Conformément à ce qu’avait prévu Michèle Cordoue, il sera parfait dans ce premier film, au titre prémonitoire : « Quand la femme s’en mêle ». Il a 22 ans, il est lancé. « On n’arrête pas un pur-sang dans sa course », déclare, impressionnée, sa partenaire Edwige Feuillère, qu’il considérera comme sa « marraine de cinéma ». Plus question de partir à Hollywood. Marc Allégret, le frère d’Yves, lui fait tourner « Sois belle et tais-toi ». Dans une scène, autour d’un flipper, il donne la réplique à son ancien compagnon de bamboche à Saint-Germain-des-Prés, Belmondo.
Dès son troisième film, « Christine », de Pierre Gaspard-Huit, en 1958, Alain décroche le principal rôle masculin. On l’envoie, un bouquet de fleurs à la main, attendre à l’aéroport celle qui sera la vedette de cette mièvrerie dans la lignée des « Sissi » : Romy Schneider, la jeune actrice allemande qu’il avait ratée à Cannes l’année précédente. « J’avais l’air d’un imbécile », avouera-t-il sans ambages. La suite de l’histoire est connue : ils vont tomber éperdument amoureux l’un de l’autre. Leur idylle, très médiatisée, durera cinq ans.
Heureux en amour, Delon l’est moins sur le plan professionnel. Les tournages s’enchaînent, son nom grossit sur les affiches, mais il reste insatisfait. On lui fait toujours incarner le même personnage stéréotypé de joli garçon irrésistiblement craquant, mais désespérément insipide. Tout ce dont il ne voulait pas. Il a d’autres désirs et se sent, à présent, prêt à assurer des rôles bien plus étoffés, bien plus percutants, bien plus subtils, où il pourra enfin s’investir et se révéler. « Plein soleil » vient donc à point nommé combler ses ambitions. Désormais, Delon sera vraiment Delon. Pas seulement un grand acteur, mais une star. Et, bientôt, un mythe.
Dans le paysage du cinéma français de l’époque, « Plein soleil » fait l’effet d’une bombe. Comme si la caméra était, elle aussi, tombée amoureuse d’Alain. Sous ses allures de thriller presque classique, le film de René Clément, pourtant tourné dans des conditions difficiles (l’essentiel de l’action se déroule sur un voilier et l’acteur souffre du mal de mer), est une ode à sa beauté physique, à la sensualité de son corps, à sa félinité enjôleuse et terrible. De quoi séduire définitivement Luchino Visconti qui, contre l’avis de ses producteurs, avait déjà décidé, avant même que ne débutent les prises de vues de « Plein soleil », de faire de lui la figure centrale de sa prochaine réalisation, « Rocco et ses frères ». Ce sera un chef-d’oeuvre, et un nouveau triomphe pour Delon.
Il fallait au cinéaste italien un satané toupet – et un sacré flair – pour confier à cet acteur si français, si sophistiqué et si racé le rôle d’un prolo calabrais « monté » à Milan, boxeur amateur et amant bafoué, déchiré entre la misère et la haine, les rêves de gloire et la lassitude, l’orgueil et l’amertume. Dans la peau de ce personnage aux mille nuances, Delon est d’une crédibilité époustouflante. A la fois belliqueux et fragile, sûr de lui et vulnérable, il est bouleversant de vérité, de puissance, de subtilité. Il égale maintenant les géants pour lesquels il n’a jamais cessé, et ne cessera jamais, de clamer une folle admiration : Jean Gabin, Michel Simon, Marlon Brando, John Garfield (« mon idole absolue », dit-il)...
Pour lui, les coups d’éclat successifs de « Plein soleil » et de « Rocco... » ne sont que le début d’une décennie prodigieuse, éblouissante, pendant laquelle il va tourner de nouveau sous la direction de Clément (« Les félins », « Paris brûle-t-il ? ») et de Visconti (« Le guépard »), mais aussi sous celle de réalisateurs aussi dissemblables que Michelangelo Antonioni (« L’éclipse »), Christian-Jaque (« La tulipe noire »), Henri Verneuil (« Mélodie en sous-sol », « Le clan des Siciliens »), Julien Duvivier (« Diaboliquement vôtre »), Louis Malle (« Histoires extraordinaires ») et beaucoup d’autres. Il abordera avec la même aisance le cinéma d’auteur et le cinoche populaire, le drame psychologique et le polar, la comédie sentimentale et le film de cape et d’épée, et il serrera dans ses bras Brigitte Bardot et Jane Fonda, Monica Vitti et Claudia Cardinale, Marianne Faithfull et Ursula Andress, Shirley MacLaine et Simone Signoret...
Quand Jean-Pierre Melville lui propose d’être le héros du « Samouraï », il interrompt au bout de dix minutes la lecture du scénario : « Pas un mot de dialogue n’a encore été prononcé. Je veux faire le film. » Ce réac déclaré, mais déconcertant, deviendra producteur pour permettre à Alain Cavalier de tourner « L’insoumis », un film favorable au FLN algérien – tout comme, plus tard, partisan de la peine de mort, il produira « Deux hommes dans la ville », un plaidoyer de José Giovanni contre celle-ci, ou comme il choisira d’adapter un roman de Jean-Patrick Manchette, auteur d’extrême gauche, pour signer son premier film en qualité de réalisateur, « Pour la peau d’un flic ». Et lorsqu’il ira enfin à Hollywood, il y interprétera seulement quelques films mineurs avant de rentrer très vite en Europe : « Je ne pouvais pas vivre en Amérique. Ce n’est pas un choix de carrière, c’est un choix de vie. »
Durant la même décennie, deux titres phares : « La piscine » et « Borsalino », l’un et l’autre de Jacques Deray. Dans le premier, tourné en 1968, il remplace Claude Rich, qui ne voulait pas « jouer presque tout le temps en maillot de bain ». Delphine Seyrig ayant décliné le principal rôle féminin pour la même raison, il suggère d’engager à sa place Romy Schneider, son ancienne passion, dont la carrière sera ainsi relancée. Mais c’est Mireille Darc, son second grand amour, qui, chaque soir, alors qu’elle ne participe pas au film, viendra en secret se blottir contre lui. Tourné l’année suivante, « Borsalino », qu’il produit, marque ses retrouvailles – et sa première vraie rencontre cinématographique – avec son pote d’antan, Jean-Paul Belmondo, devenu son rival numéro un au box-office. Leur brouille spectaculaire, pour une question de préséance sur l’affiche, n’entamera pas leur estime réciproque. Il n’en faudra pas moins attendre « 1 chance sur 2 », vingt-huit ans plus tard, pour les voir de nouveau réunis. « Mais, conviendra-t-il, il n’y avait plus d’alchimie entre nous. »
Le goût du paradoxe ne quittera jamais Alain Delon. A partir des années 1970, les films sans surprise qu’il tourne à la chaîne sous la direction de Georges Lautner, Jacques Deray, Pierre Granier-Deferre ou José Pinheiro, où il est tantôt flic, tantôt truand, et qui sont autant de triomphes commerciaux, ne l’empêchent pas de s’aventurer, comme acteur et comme producteur, dans des entreprises nettement plus risquées.
Quand il travaille avec des cinéastes « qui ne savent même pas où poser leur caméra », c’est lui qui prend les rênes pour le tournage de ses scènes. Avec ceux qu’il respecte, il est d’une docilité exemplaire – « La chose que je fais le mieux, affirme-t-il, c’est me laisser diriger ». On le verra dans des réalisations de Joseph Losey (« L’assassinat de Trotsky », « Mr Klein »), Valerio Zurlini (« Le professeur »), Serge Leroy (« Attention, les enfants regardent »), Bertrand Blier (« Notre histoire ») et même Jean-Luc Godard (« Nouvelle vague »), où il renonce au monolithisme de ses personnages habituels. « Je prenais l’argent de “Flic Story” pour faire “Mr Klein”. “Flic Story” ou “Parole de flic”, je les faisais en me brossant les dents. Pour “Mr Klein”, il fallait que je me concentre un peu, que je compose. Sinon, pour filer un coup de pied dans une porte et tirer un coup de revolver, je n’ai pas besoin de me concentrer. »
"Je veux bien travailler avec Costa-Gavras, Luc Besson, François Ozon, Roman Polanski ou Steven Spielberg, mais tous les autres rigolos, là
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Rien ni personne ne lui dicte sa loi. Il ne marche qu’au coup de coeur. En 1971, il refuse un rôle important que Francis Ford Coppola lui offre dans « Le parrain » près de Brando, avec qui il se dit pourtant « prêt à tourner n’importe quoi, même pour lui ouvrir une porte » : « Il fallait que j’apprenne à parler anglais avec l’accent italien. Cela ne me plaisait pas. » Et, à ceux qui l’accuseraient encore de manquer d’audace, on pourrait rappeler qu’il fut, dans « Traitement de choc », d’Alain Jessua, en 1973, le premier acteur français de renom international à se montrer tout nu, de face, crânement, plusieurs années avant les frasques du cinéma X.
Peu importe, dès lors, ce que lui-même considère comme « des erreurs sur tous les plans », « Un crime », en 1993, et « L’ours en peluche », en 1994. Après « Astérix aux Jeux olympiques », où il s’autoparodie avec une allégresse presque féroce, Delon n’apparaîtra plus que dans une obscure production russe tournée en France, « Bonne année les mamans ! », où il joue – bénévolement – son propre rôle en 2012. « Moi, dit-il avec une pointe de provocation, je suis un has been. » L’heure de la retraite n’a pas sonné pour autant. Il doit incessamment commencer un tournage sous la direction de Patrice Leconte, aux côtés de Juliette Binoche. « J’aurais dû avoir Sophie Marceau pour partenaire, mais elle a d’autres impératifs à ce moment-là », explique-t-il en spécifiant : « Ce sera mon dernier film. »
Faut-il le croire sur parole ? « Si le film fait cinq millions d’entrées, concède-t-il, je peux toujours changer d’avis ! » Et puis, faute de projets fermes, il a des envies. Par exemple, « jouer dans un film réalisé par une femme, ce que je n’ai jamais fait ». Il brûle notamment de travailler avec Lisa Azuelos (la fille de Marie Laforêt, son amante dans « Plein soleil »), qui « fait de beaux films », ou avec Maïwenn. « Le cinéma ne me manque pas, assure-t-il néanmoins. J’ai tout eu. Pourquoi voulez-vous que j’aille tout foutre en l’air pour jouer un gardien de la paix chez Kassovitz ? Je veux bien travailler avec Costa-Gavras, Luc Besson, François Ozon, Roman Polanski ou Steven Spielberg, mais tous les autres rigolos, là... »
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