La révolte du Pays noir

Soixante-six ans après le soulèvement des mineurs du Pas-de-Calais, durement réprimé, l'Etat vient de décider de réhabiliter les survivants.

La révolte du Pays noir

    Dans l'aube de ce jour d'automne 1948, l'alignement des corons disparaît dans la brume. Des haies de CRS et de soldats patrouillent autour de la fosse de Hénin-Liétard (actuel Hénin-Beaumont) où Daniel, 18 ans, vient prendre son tour au piquet de grève. Autour de ce puits-là il n'y a pas trop de castagne, pense le jeune homme, qui rejoint ensuite à pied, avec une cohorte d'hommes et de femmes, les manifs de Lens où Auguste Lecoeur, le puissant dirigeant communiste des mineurs du Pas-de-Calais, exhorte la foule à poursuivre la lutte.

    Vingt kilomètres plus loin, à Mazingarbe, Norbert, Henri et François occupent nuit et jour avec un groupe de camarades CGT les grands bureaux de la mine. Pas question de lâcher ! Même si, dans les logis, l'absence de paie creuse les estomacs des petiots... Les bagarres avec les gars de FO, syndicat financé par le plan Marshall des Américains, ces « jaunes » qui ont voulu redescendre au fond après quarante-huit heures d'arrêt, sont virulentes. Mais le plus rude, durant ces huit semaines de grève (du 28 septembre au 30 novembre), ce sont les affrontements avec les forces de l'ordre et l'armée. « CRS = SS », lit-on sur les murs des bassins miniers, où jaillit alors ce slogan qui resurgira en mai 1968.

    Dans l'histoire sociale française, la grande grève des mineurs de 1948, de ces gueules noires alors indispensables à l'économie du pays, a longtemps été délaissée. Comme éclipsée par la vague de celles qui avaient embrasé le pays l'année d'avant en provoquant, dans ce contexte de guerre froide naissante, le départ des communistes du gouvernement. Suscitée par les décrets Lacoste, qui prévoyaient notamment une baisse des salaires, la colère mobilise sans peine. C'est que, sur fond de pénurie et d'inflation, « la vie est dure dans les corons », souligne l'historien Pierre Outteryck, auteur de « la Grève des mineurs de 1948 » (Cahiers de l'Institut CGT d'histoire sociale). Le 28 septembre 1948, par une consultation à bulletins secrets organisée par la Fédération CGT des sous-sols (FNSS), la grève est votée à 218 616 voix contre 25 086 et 15 502 abstentions et nuls.

    Sanglante répression

    Six jours plus tard, Jules Moch, ministre socialiste de l'Intérieur, envoie les premiers blindés en Lorraine. Quelque 60 000 hommes armés et équipés d'automitrailleuses encerclent les fosses. La répression s'abat, violente. Le mineur Jansek est tué à coups de crosse par les CRS le 7 octobre à Merlebach (Moselle) ; Barbier et Goïo, abattus par les troupes le 21 octobre à Firminy (Loire) ; Max Chaptal, un maçon solidaire, le 24 octobre à Alès (Gard)... « Moch le Boche ! », s'indignent les mineurs écoeurés.

    A la Libération, ces travailleurs du charbon étaient des héros, auréolés d'un engagement sans faille dans la Résistance. « Pas de gaillettes ( noix de charbon) pour l'ennemi », avaient chanté les femmes à leurs côtés. Le Pays noir avait payé cher la grève patriotique de mai-juin 1941, la Gestapo déportant les mineurs par centaines -- parmi eux, le père de Daniel. Et les voilà traités comme des ennemis, désignés par des journaux socialistes et de droite comme les hommes de main du Kominform, l'organisation communiste internationale créée en 1947. « Terreur communiste dans les corons », titre « l'Aurore » du 9-10 octobre 1948, en dénonçant « une grève dépourvue d'objectifs professionnels ».

    Un soir qu'il revient de la fosse, la femme de Daniel lui dit : « Tiens, les gendarmes sont venus. » « Pourquoi ça ? » s'étonne-t-il. Le lendemain, le voilà coffré et embarqué pour le tribunal de Béthune. Quatre mois ferme. Aux arrestations succèdent les condamnations : 1 342 à de la prison ferme, dont 714 dans le seul Pas-de-Calais.

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